Voir le Loup

… et lui tirer les moustaches …

Une Question de Conviction

Les milles et une raisons d’éviter la plage

Le journal de l’été à Capbreton

Le numéro 5 du 8 aout 2000

Je crois avoir déjà raconté cette histoire à certains d’entre vous.
J’avais du temps à perdre. Un banc installé en surplomb de la plage d’Ilbaritz faisait très bien l’affaire pour cela. C’était le début de l’été, et j’étais encore en mesure d’apprécier un rayonnement solaire devenu par la suite bien trop agressif pour ma peau de bébé. Mes yeux faisaient le va-et-vient entre un obscur document mathématique et les quelques promeneurs alentours. C’était aussi confortable qu’ennuyeux.
Il leur a suffit d’apparaître.
Un petit homme chétif et fagoté comme un prolo de banlieue en vacances à la mer, emboîtait le pas d’une matrone aux sourcils broussailleux, animée par le dandinement propulsif qui caractérise l’obésité en phase terminale Oh, je n’étais pas assez prés pour les voir en détails, ces sourcils, mais je vous jure qu’il ne pouvait en être autrement tant l’ogresse avait l’air sévère.
Toute sa misère conjugale étalée au grand jour, le gringalet, rendons hommage à son courage, avait encore la force de tenir un chien en laisse. Ce dernier se montrait – et ô combien ! – à la hauteur du tableau. Seul héritier plausible d’un couple sexuellement improbable, il aboyait frénétiquement, courant en tous sens, n’échappant à l’emmêlage de laisse que grâce à la parfaite maîtrise de son papa. Un détail- mais est-ce un détail ?- sautait aux yeux :
Il lui manquait une patte !
Il n’a fallu que quelque seconde à mon esprit engourdi pour faire le rapprochement. Je ne suis pourtant pas homme à donner à la première intuition le poids des vérités établies mais là, je puis le jurer sur la Bible, c’est elle – elle ! – qui, un soir d’orage, tenaillée par une faim meurtrière, a saisit par la queue l’innocent animal pour lui arracher d’un coup de dent définitif le membre valeureux, qui, tant de fois, avait gratté l’oreille, creusé la terre et donné la patte. C’est elle !
Ah ! Si le chien pouvait parler ! Il nous raconterait. Le traumatisme insondable, la douleur physique tout au long d’une cicatrisation interminable, la peur d’une récidive (avec deux pattes, c’est la chaise roulante !), les insomnies fiévreuses, tapi sous un lit, à guetter les grincements d’un parquet mal ciré.
Il nous raconterait, aussi, le renouveau d’une relation filiale épanouie par le pardon, l’amour de nouveau, et l’allégresse, boitillant à deux pas de mon banc, comme pour me montrer que la vie est belle, même si, de temps en temps, elle vous mutile, pour le plaisir de voir si l’on s’en sort.
Je tâcherai d’en prendre de la graine. Mais pour l’instant, je vais au lit. Ca vaudra mieux…

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