Voir le Loup

… et lui tirer les moustaches …

« Noël au Scanner, Pâques au cimetière »*

Tout se passe bien ...

Tout se passe bien ...

Pitié !

Le numéro 10 du 13 décembre 2000

Permettez que je me détende un petit peu. J’ai mis le concerto pour clarinette de Mozart, si cher à Bertrand Blier (« Préparez vos mouchoirs » ?). Un petit Perrier rondelle est la pour dégourdir les papilles. Relâche, je l’ai bien mérité.
Il y a un chat à côté de moi. Je ne le connais pas. Il s’est tout bonnement incrusté. En bas de l’immeuble, je lui ai adressé la parole, alors il m’a suivi jusqu’au pas de la porte, et il est entré. Il s’est couché sur le sofa, à cinquante centimètres du cliquetis du clavier. Il pionce, comme tous ses copains. Bon, il semble que j’ai un chat. Soit.
Pourquoi diable n’ai-je pas foutu l’importun dehors avec pertes et fracas ? Bonne question. Réponse : Il se trouve que je marche sur des œufs avec les autorités célestes. Quelque chose n’a pas plu. Peut-être est-ce ma désinvolture vestimentaire, professionnelle, sentimentale, sexuelle, alimentaire ou enfin … cardiaque. Je ne sais, mais ce qui est sûr, c’est que je me garde d’être en rien offensif avec quoi que ce soit, dus-je dormir avec ce sac à puce (le sofa est aussi mon lit).
Je me suis douté que quelque chose n’avait pas plu, lorsque, ce dernier dimanche, je me suis retrouvé dans la salle de soins intensif du service de cardiologie de la clinique Paulmy de Bayonne, multi-perfusé, branché à une armée d’instruments sonnant et clignotant, et cerclé de blouses blanches professionnellement rassurantes, c’est à dire… foutrement inquiétantes. « Ne craignez-rien, monsieur, tout va très bien se passer. » Je n’ignore pas que la plupart des décès se passent bien, si l’on se fie au peu de protestations qu’expriment les intéressés.
Parfois, j’entendais sonner un de ces machins, hystérique, et voyais rappliquer au pas de course toute la clique médicale, prête à cramponner le voisin à grand coup de défibrillateur, juste avant qu’il n’y passe. Le plus drôle c’est que mon machin à moi sonnait aussi périodiquement. « Vous inquiétez pas, c’est des parasites… » m’assurait la dame. Crispé, je tournais alors la tête pour contempler l’embrouillamini de courbes censées représenter mon électrocardiogramme. On aurait dit une partouze de vers de terre. J’étais liquide. (je n’appris que plus tard qu’en tournant la tête, je provoquais la friction des contacteurs sur les électrodes, d’où de nouveaux parasites).
Dans un service de soins intensifs, le patient est dans une vitrine, tout comme les filles de joie des quartiers chauds d’Amsterdam. En allant faire pipi, accompagné de mon pylône à perfusion et d’une gentille infirmière, j’avais donc le loisir d’observer mes colocataires. J’étais le cadet, ça fait pas un pli. Il n’y avait que du blanc. Les draps, les cheveux, la peau, étaient blancs, dans chaque box. Je ne suis pas prêt d’oublier les yeux exorbités de cette vieillarde décharnée, assise sur un lit qu’on avait du redresser pour faciliter une respiration fastidieuse, la bouche ouverte, fixée. Elle était prête, je le jure. Je cru recueillir son dernier souffle. J’ai mis un certain temps à faire pipi, le temps de voir mon sang remonter le long de la durite, mais je réussis tout de même, pourtant je vous assure que ça aide pas à se détendre. On me raccompagna, on me rebrancha.
Et puis, c’est arrivé. Mon machin s’est mis à couiner avec l’énergie du désespoir. Inutile de vous dire ce que ça m’a fait. L’infirmière et un interne rigolard se sont pointés, pas plus vite que ça, un petit sourire au lèvre. Il ont attendu d’être à un mètre de moi pour me dire, très décontractés que « …ça y est votre cœur s’est remis à fonctionner normalement ».
Je vous passe la suite, une ribambelle d’examens aux conclusions relativement rassurantes. Ce n’était rien qu’une petite « fibrillation auriculaire », rien de grave d’après mon cardiologue. Mais dois-je me fier un monsieur de soixante ans, de Jean vêtu, aussi charismatique qu’un gourou de scientologie, quittant la clinique à cheval sur un fougueux scooter réparé au Chaterton ? (si, je l’ai vu, réparé au chaterton !) Je reste donc tout à fait sûr que mon avenir est incertain, qu’un rien peut suffire à influencer les juges d’en haut.
On comprendra que ce soir, j’ai pas le courage de virer le chat. C’est pas le moment d’être un salaud, et puis, il est tellement bien sur le sofa… sur mon lit quoi …

* … qu’on me pardonne d’exhumer ici Pierre Desproges …

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