Voir le Loup

… et lui tirer les moustaches …

L’appendice animal

Les milles et une raisons d’éviter la plage

Le journal de l’été à Capbreton

Le numéro 7 du 7 septembre 2000

(Prolongement théorique du n°5)
Je l’imagine exténué, endolori, acharné à retourner la terre jusqu’à son dernier souffle, comme l’avaient été avant lui ses ancêtres. Le bruit de casserole inhérent à tout transport de quincaillerie militaire a du éveiller son attention. Ajoutant un effort à la longue liste qui lui brisait déjà les reins, il a redressé sa pauvre tête trempée de sueur pour apercevoir – quelle stupéfaction ! – le premier conquistador. Le brave homme n’avait jamais vu de cheval et l’on raconte que lui et ces compagnons crurent un moment, qu’il s’agissait d’une seule et même entité, bicéphale et quadrupède. La suite leur montra qu’une telle surabondance d’organes ne garantie en rien la bienveillance de leur propriétaire…
J’en vois qui sourient. Vous le trouvez naïf, mon indigène ? Soit ! Vous avez appris à l’école et à la télé ce qu’est un cheval (« Mammifère herbivore fabriqué dans le but d’organiser des jeux d’argent. »)
Je n’ai pas la télé. Quant à ma scolarité, elle fut difficile. Le souvenir que j’en garde est légèrement plus terne que celui du jour où, sur une aire d’autoroute, je me coinçai le zizi dans une braguette métallique. J’avais trois ou quatre ans et entendais bien faire la démonstration de mon indépendance en faisant pipi tout seul. Il m’en cuit … comme il m’en cuit plus tard, à l’école, pour les même raisons.
Ceci peut expliquer mon incapacité à assimiler le bon vieux sens commun qui manque aux centaures et à ceux qui croient en voir.
Ainsi, l’autre soir, en sortant de l’eau, j’ai éprouvé un étonnement similaire à celui de mon agriculteur sud-américain. Certes, point de conquistador sur ma plage, le port d’un plastron métallique est une contrindication absolue à la natation, mais ce ne fut pour autant pas le calme plat.
Autant vous le dire tout de suite pour éviter dix lignes d’un jeu de devinette absurde. Je suis tombé, comme je l’ai compris beaucoup plus tard une fois mes esprits retrouvés, sur un bus de touristes allemands, des vrais, des ventrus, élevés à la bière et à la saucisse, promenant chacun un chien, allemand aussi, je suppose*.

Voilà ce que j’aurais dit le soir même si l’on m’avait interrogé:

« Ces créatures, car il y en avait plusieurs, réparties en petits groupes homogènes, occupaient les lieux depuis déjà un moment. Elles avaient échappé jusque là à mon regard. Sans doute ai-je pris l’habitude, en cette saison maudite, de traverser la plage comme un fantassin le champ de bataille: aussi vite que possible et sans étudier la faune locale, n’ayant pour but que de sauver ma peau. Mais, ce soir là, justement, il y avait du cessez-le-feu dans l’air, un petit quelque chose de paisible autorisant une hivernale nonchalance. Béni soit septembre.
Contemplant donc, je contemple … l’horizon d’abord, les dernières vagues du soir s’effondrant sur le sable, puis, leur tournant le dos, les abords de la dune, quand soudain – maudit regard qui dévoile ce qui sied au ténèbres – je tombe nez à truffe avec une hardes de créatures absurdes, hexapodes velus, parcourant en rangs serrés l’allée goudronnée menant à l’eau.
Depuis les nouveaux-nés vrillés de nos vents atomiques, depuis les cauchemars de Bruegel l’Ancien, depuis les jeux scientifiques du docteur Mengele, nous savons que le monstre chavire l’âme. Pour sûr, à ce moment, la mienne chancelle.
Sentant mes jambes céder sous le poids du dégoût, je me ressaisis et évite la chute de justesse. Relevant la tête, j’affronte courageusement l’horreur.
Hexapode, tenez vous le pour dit, cela veut dire « doté de six membres », comme les insectes. Ceux-là circulent d’autant plus vite, en grand désordre, maintenant tout autour de moi. Étrange, mais nous passons ici les bornes de l’étrangeté, les deux pattes de derrière sont nettement moins velues que leurs quatre sœurs antérieures et frénétiques. Elles semblent parfois s’abriter sous un appendice graisseux, semblable à la bosse d’un dromadaire, qui valdingue ou pendouille.
Une autre similitude avec les insectes, qui, j’en suis sûr, attirera la sympathie des entomologistes, est la séparation du tronc en deux parties distinctes (antérieure postérieure) reliées par une fine colonne. Cette caractéristique est poussée ici à l’extrême, au point que l’on se demande comment un influx nerveux raisonnable peut se mouvoir au travers d’un tel goulet (la taille n’est constituée que d’une simple lanière !). Un tel défaut de constitution ne peut se passer de symptôme, ainsi interprète-je l’acharnement défécatoire de ces êtres, si prompts à décorer la plage, ainsi que l’odieuse cacophonie qu’ils produisent.
A ce stade du vertige, je reçois sans broncher la conversation ininterrompue qu’entretiennent les parties antérieure et postérieure, comme s’il était normal de répondre à des aboiements par des onomatopées, comme si deux parties d’un même être devaient communiquer de vive voix.
[...]
Je m’enfuis …

*… mais non, point d’anti-germanisme primaire. En cherchant un peu, on trouve des allemands moins précieux que … Mahler. Je côtoie parfois des Français moins précieux de Ravel … Tout est normal.

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