Quand j’étais petit, J’étais déjà lâche.
Une vocation aussi affirmée que la mienne se doit de présenter, dés l’enfance, quelque signe précurseur. Ces choses-là sont enracinées. Elles naissent avec le bois dont nous sommes faits et partent en fumée quand on le brule. En exhiber les premières manifestations permet de donner une date au commencement des choses, et de flatter ainsi notre goût des anniversaires.
L’origine de ma lâcheté, si mes comptes sont exacts, pourrait bien se situer aux alentours de l’année 73. J’étais à la piscine avec ma mère, garçonnet de quatre ans, insubmersible et gai, vivant à son insu quelques uns des moments les plus doux de sa vie.
L’endroit m’était familier, je l’avais découvert dés mon premier printemps. Sans doute avait-il été décidé que je saurais nager, et plein de bonne volonté, je m’étais plié au souhait général.
Chemin faisant, les visites hebdomadaires qui s’étaient succédées avaient fini d’encrer en moi les sensations particulières qui s’éprouvent au bain.
Le parfum du chlore, tout d’abord, en devint la signature. Et il suffit, aujourd’hui encore, que je coupe du nez une effluve de Javel, pour renouer avec ce passé glorieux.
Le paysage propre, géométrique et anguleux, couvert du carrelage bleuté dont mes pieds se souviennent, était si différent du reste de mon monde qu’il offrait une parenthèse inestimable, un exotisme relâché, à l’embryon affairé que j’étais déjà.
Ma peau, tout juste libérés de la gangue de tissus et de cuir dont on recouvre les enfants afin qu’ils restent secs, s’offrait aux caresses de l’eau, premières à venir concurrencer celles de maman, et dernières, sans doute, à exercer l’art du câlin en toute simplicité.
Et je prêtais l’oreille.
Clapotis à chacun de mes pas dans la salle des douches. Le bassin, et ses baies vitrées, chargée l’hiver d’une buée fragile que les doigts aiment à fouler pour dessiner un chat. Cris de joie, petits naufragés piaillant leur peur d’une baleine, fracas de corps jetés à l’eau. Au fond, chapelet de bulles, arpège sorti d’une harpe engloutie, puis, qui pétille à l’air, gai de le retrouver.
Crevette autodidacte, j’affichais une aisance qui inspirait aux femmes nombres de commentaires. Ma mère, gonflée d’orgueil, n’en flottait qu’encore mieux.
En sa présence, mon assurance déjà fort natatoire était aussi verbale et j’adressais tout haut à qui voulait entendre mes considérations sur la beauté des eaux ou la couleur des gens.
Un de ces vendredis, se présenta à nos yeux au détour d’une flaque une montagne de chaire aux proportions sphériques (bien qu’enserrée dans un moule-bite rouge-fraise-Tagada.) Je ne me retenus pas.
La piscine est un lieu impitoyable pour les gros. Plus question ici bas d’accommoder leurs formes à l’étoffe abondante d’un costume sur mesure. Ils ruissellent de graisse au moins autant que d’eau et ce, aux vues de tous. Les mâles sont velus et aggravent leur cas. L’appendice viril, seul à mériter l’honneur d’être dissimulé, brille par son absence. Chacun, en secret, spécule sur sa taille et sur les difficultés qu’a son propriétaire à l’extraire de ses plis.
« Oh maman, regarde comme il est gros le monsieur ! » lâchai-je à deux pas du bonhomme en le montrant du doigt.
Vite, posant une petite claque sur mon épaule nue, ma mère m’interrompit avant que j’en rajoute. Je restai séché là, bouche bée, au seuil du sanglot.
« Allons Nicolas, ne dis pas de choses comme ça ! Ce n’est pas gentil ! » Puis, se tournant vers ma victime avec au visage la désolation qui sied aux incidents diplomatiques : « Pardon monsieur. Il est encore petit. »
L’inoffensif pachyderme, rompu à la gestion des offenses, ne s’indigna pas :
« Je vois bien, ce n’est pas grave. Ne le grondez pas.» répondit-il simplement d’une voix grave et douce. Il fit même l’effort de paraître attendri et amorça un petit rire gloussé. Déjà interrompu dans mon discours, traité comme une virgule, j’étais maintenant humilié.
Je dois pour être honnête avouer que cette histoire m’a été contée. J’étais trop petit au moment du drame pour qu’il s’imprime durablement. J’ignore donc combien de temps j’ai médité, battant l’eau de mes pieds, assis sur un rebord, tandis que les « reflets dansants » chers à tous les auteurs de niaiseries aquatiques, me distrayaient les yeux.
Ai-je été triste pour le gros ? Ou l’ai-je été pour moi, incapable encore d’ouvrir la bouche sans que les grands n’en rient ? Ai-je cherché un moyen, comme le suggère la suite, d’atténuer le malaise ?
J’aime à penser qu’à ce moment précis, je posai une pierre importante aux fondations de ma peur sociale, peur si terrible qu’aujourd’hui encore, je peine à marcher dans Paris déguisé en lapin.
Bouquet final :
A la sortie du bain, rencontre malheureuse, à un jet de crotte de nez de notre ami obèse …
… et moi de conclure, aussi fort que permit ma voix de souriceau :
« Oh ! Regarde le monsieur maman, comme il est pas gros ! »
Epilogue :
A peine cinq ans plus tard, à force d’attentions maternelles et de sodas sucrés, je devins moi-même obèse. Les copains m’appelèrent alors naturellement « Grosse Patates », les filles (surtout les jolies), « Epais de la Gueule » ou plus familièrement « Epais. » Je m’initiai, moi aussi, à l’art de gérer les offenses. S’ajoutèrent alors bien d’autres pierres à l’édifice. Je devins ainsi, petit à petit, véritablement lâche, et revendique aujourd’hui ce titre comme un dû.
Y a-t-il une honte à cela ?
Voyant où mène le courage, Je me permettrai d’en douter.
Complément scientifique :
Si la carapace d’un tourteau peut être aussi aisément brisé d’un coup sec – la tranche d’une fourchette convient – c’est que l’Évolution n’a pas jugé bon de la doter d’une élasticité absorbante. Pourquoi l’aurait-elle fait ? L’animal n’est que rarement confronté à l’impact. L’eau, cette vieille pucelle effarouchée, limite la vitesse des objets qui la pénètrent, et cela du fait d’une viscosité importante. Ainsi, sous la surface, les chutes sont bénignes et les arquebuses enrayées.
Pour un gars comme moi qui déteste les chocs, c’est le paradis.
Au fait … je suis né un 18 juillet, la coïncidence astrologique est à noter …


